Version imprimable de cet article Version imprimable
Journal 649 - Les parents et enseignants de l’Ecole Pablo Picasso - Nanterre

Korczak

 « L’Education en questions »

« Quand on évoque le problème des éducateurs et des enseignants aujourd’hui, on parle souvent de ces enfants qu’on ne contrôle pas, ou qui ne se contrôlent pas eux-mêmes. Ils se lèvent pour aller boire quand ils ont soif et reviennent en ayant cassé un carreau.

Quand ça ne les intéresse pas, ils se mettent à crier ou jettent leur trousse sur la tête du voisin. On a le sentiment qu’ils sont tout entiers dans l’acte, qu’ils sont dans le passage à l’acte immédiat, qu’ils ne réfléchissent pas...

Ce problème n’est pourtant pas un problème nouveau, c’est un vieux problème de la pédagogie et un homme comme Janusz Korczak, pédagogue polonais, qui parmi bien d’autres choses est celui qui a imaginé les Droits de l’enfant, s’est trouvé confronté à ce problème-là. Il a élaboré des méthodes pédagogiques pour aider les enfants à surseoir à leur propre violence et à être capable de se doter d’une véritable volonté réfléchie...

De son vrai nom Henrik Goldszmit, il naît en 1878 dans une famille juive polonaise aisée. Il devient médecin tout en écrivant du théâtre sous le pseudonyme de Janusz Korczak.

Très tôt, il se passionne pour les enfants et devient un pédiatre à la mode. Pourtant, à 34 ans, il abandonne vite cette carrière pour monter en 1912 un orphelinat pour enfants juifs et, en 1919, un autre établissement pour les enfants d’ouvriers polonais.

Dès lors, il se consacrera à ses orphelinats qui recueillent ce que l’on appellerait aujourd’hui des enfants des rues.

Marek Rudniki : « Mon père était médecin, il a connu Korczak ; ils sont devenus très proches l’un pour l’autre. Korczak avec son regard bienveillant, il savait comment s’y prendre avec ces enfants. C’étaient des gosses agités, c’étaient même des petits malfrats. La grandeur de Korczak, c’était quand on a volé la jeunesse, la petite jeunesse de ces enfants, Korczak voulait tout faire pour leur rendre la vraie enfance. »

Philippe Meirieu : « Korczak a affaire à des situations difficiles, à des enfants violents... Alors il va chercher à endiguer cette violence, il essaie de leur expliquer qu’il ne faut pas se battre. Parfois même, il les punit pour qu’ils ne se battent pas et puis rien de tout cela ne marche jusqu’au jour où Korczak a un coup de génie. Un coup de génie qui est fondateur à la fois de la pédagogie et peut-être même bien au-delà de la démocratie : il leur dit « écoutez, vous avez le droit de vous battre, vous avez le droit de vous taper dessus mais à une condition : prévenez l’autre par écrit au moins 24h à l’avance ». Et là, tout bascule : on introduit la boîte à lettres, la boîte des bagarres, la possibilité enfin de réfléchir avant d’agir. »

Philippe Meirieu : « Korczak reconnaît que la boîte à lettres ne fait pas de miracles, mais il ajoute que la trique non plus ne fait pas de miracles. Il y a même des gamins qui disent « ça m’fait même pas mal ! », et ces gamins-là, en général, continuent à être violents.

À travers la boîte à lettres, en revanche, petit à petit, avec patience, si on prend le temps de les apprivoiser, les enfants découvrent tout l’intérêt qu’il y a à réfléchir. À réfléchir pour s’exprimer, pour s’expliquer, pour tenter de résoudre les problèmes autrement que par la force. Et cela, c’est absolument essentiel, non seulement dans la classe mais, bien au-delà, dans toute la société. C’est peut-être même le fondement de la société. »

Philippe Meirieu

 Comment surseoir à la violence ?

5 mères accompagnées de quelques enfants, et plusieurs membres de l’équipe de l’école et du centre lecture participent à la projection du film sur Janusz Korczak.

Monique : J’ai l’impression que les gosses d’ici sont trop proches de ces gosses pour pouvoir réagir.

Robert : Les enfants ont réagi sur les questions de violence. Ils étaient impressionnés par les « loulous » à l’écran. Ils étaient étonnés qu’un adulte dise « vous avez le droit de vous battre ».

Isidora : Ici il n’y a pas de boîte, mais les jours de conseil de classe on a un cahier où on écrit les problèmes.

Jacques : Le but est de faire écrire. Ça décale dans le temps.

Robert : Il y a des banlieues où les profs ne peuvent plus rentrer dans les classes. Ils ne sont pas si différents des gosses orphelins. On ne peut plus dire ni faire comme avant. On est obligé d’inventer. Dans les collèges, la solution des exclusions fait rigoler les gosses. On en arrive à 200 exclusions sur un trimestre dans un établissement.

Robert : Les effets de violence, ici, même avec des gosses moins grands, sont les mêmes. Il faut trouver une autre réponse, des approches qui les déstabilisent dans leur bagarre. J’essaie de faire ça dans le travail : un enfant a le droit de ne pas travailler, mais je lui demande alors de ne strictement rien faire, ni dessiner, ni rien. Aller jusqu’au bout de sa décision. Il tient 3/4 d’heure maximum.

Jacques : Il faut quitter l’injonction et décaler pour amener le gosse à demander, à négocier.

Jacques : Eviter le frontal et multiplier les adultes qui peuvent être relais.

Robert : Plus la violence augmente, plus on met des règles coercitives dans les établissements. Les profs de collège ne parviennent pas à expliquer aux élèves pourquoi il faut travailler en classe. C’est identique pour l’apprentissage de la lecture ; on ne peut pas expliquer concrètement les raisons d’apprendre à lire. Les mômes subissent plus de violence que les adultes par le système. Alors ils se révoltent par absence d’autres moyens (langage, etc.). En plus, les gosses n’ont pas des êtres humains en face d’eux, des personnes engagées, impliquées en face. Korczak n’était pas obligé de partir avec ses enfants dans les wagons. Quel enseignant ferait ça aujourd’hui ? Les enfants sont surpris si un enseignant révèle sa fatigue parce qu’il a passé une mauvaise nuit, ou son manque d’envie de travailler, comme n’importe qui. Les profs ne leur semblent pas des êtres humains.

Jacques : Les règles sont imposées aux enfants. Les adultes construisent des barrières qui sont de plus en plus infranchissables.

Robert : Qu’est ce que vous pensez de la négociation des notes ?

Une mère : Ben oui, moi je négocie la punition de mon gosse selon qu’il a été sage toute la semaine ou au contraire impossible depuis plusieurs jours.

Une mère : Ce n’est pas lâcher les notes à l’appréciation des élèves.

Une mère : Il faut faire valoir ses droits en tant qu’enfant.

Une mère : Ça serait un peu l’anarchie au début. Robert : C’est comme si les salariés négociaient leur salaire ?

Une mère : Ils sont habitués à l’auto discipline ici ; ils ont leur contrat, ils choisissent leurs devoirs. Ils se corrigent eux-mêmes.

Une mère : Ce qui me gêne c’est que c’est individuel mais on permet au groupe de s’en mêler.

Robert : Mais une note est publique.

Une mère : Que le groupe évalue l’autre, c’est… ça peut être positif mais aussi négatif. Si un enfant est jugé moyen par le groupe… En quoi les autres doivent juger le travail individuel ? Ça devient une question de jugement de la personne.

Une mère : Ça peut permettre une meilleure gestion de la classe.

Isabelle : On est sensé aider les enfants à développer leur esprit critique ; juger les autres et apprendre à accepter la critique des autres.

Robert : On peut estimer que le prof est plus objectif, mais chaque année on relève des abus de notation au bac. Une mère : Normalement, comme adulte, on a la maturité.

Une mère : L’objectivité peut être dans un groupe.

Robert : Les enfants disent que c’est impossible de faire ça, car ils se mettraient tous une bonne note.

Une mère : Pas s’il y a le groupe.

Robert : La question est de savoir ce que ça donne dans la durée. C’est un climat de confiance qui tente de s’établir entre les enfants et les adultes. Au début, ils se sous-estiment tout le temps, sauf les fanfarons.

Une mère : C’est une utopie, parce qu’une fois sorti de l’école, dans le système, plus tard, ce sera impossible. C’est du pipeau, même si on apprend à faire ça quand on est enfant.

Une mère : Un enfant sait ce qu’il vaut. Il ne faut pas toujours tenir compte de l’extérieur.

Une mère : Ça sert à rentrer conscient, dans le système.

Robert : L’existence de notes, dans l’école, est une aberration institutionnelle.

Une mère : L’éducation nationale est là pour faire rentrer dans le système.

Robert : Comment négocier avec l’arbitraire, avec une obligation qui va à l’encontre de ses propres options ? On est soumis à des contraintes, mais il y a des moyens divers de faire les choses. Il faut dégager une marge de manœuvre.

Robert : Le programme fait partie des mêmes obligations. A l’époque, j’ai appris les noms des départements et de leurs chefs lieux, et j’ai tout oublié dès que je suis sorti de l’école. En 6ème, on sait que c’est pareil avec le programme. C’est pareil avec la lecture. Il y a une différence entre les compétences remarquables et les compétences élémentaires.

Une mère : On est tout de même content, par rapport à l’Afrique, d’avoir des bases éducatives, une éducation.

Robert : Ici on n’a plus d’analphabètes, on a des illettrés.

Une mère : On peut donc perdre ses connaissances.

Robert : On perd quand ce n’est pas fondé. Déchiffrer n’est pas lire.

Une mère : Le déchiffrement ça rassure les parents.

Robert : Et les enseignants... Mais déchiffrer ce n’est pas lire. Car ça prend de l’énergie de déchiffrer, et pendant ce temps, on ne comprend pas. Apprendre à lire, c’est un boulot de plusieurs années. Les textes officiels donnent 5 à 6 ans, pour apprendre, mais en fait…

Robert : Les résultats scolaires en lecture correspondent à ce que la société a besoin comme lecteurs.

Robert : La question du programme devient obsolète quand on sait qu’un chercheur du CNRS affirme que dans 5 ans tous les savoirs seront renouvelés. Il y a donc nécessité d’inventer, comme Korczak, une alternative.

Isabelle : Les enfants d’ici sont révoltés de la manière dont se comportent les enfants qui viennent faire des stages lecture : comment ils s’accrochent aux balustrades, … Et ils leur brandissent les règles de vie. Isidora : Il y a une question de territoire. Ils ne sont pas chez eux, on leur fait savoir.

Une mère : L’école c’est le social.

Robert : Le seul intérêt de l’école, c’est les autres.

Robert : La « volonté réfléchie », dans le film… La violence est une chose naturelle. Un orage peut être violent. La violence est autre chose que la méchanceté. Dans le discours ambiant, la violence est taxée de négatif.

Une mère : Korczak ne parle que de la violence physique ? Il n’y a pas que cette violence pour ces enfants.

Isabelle : Les enfants, en voyant le film, on retenu trois choses :
- pouvoir se maîtriser
- réfléchir à des solutions
- se soulager pour ne pas garder en soi.

Robert : Une fois que c’est dit, c’est dit. Mais ça ne solutionne pas tout. Il faut faire, ne pas laisser de temps, de battement, pas de désœuvrement est une solution à la violence.

Une mère : Parfois il faut des soupapes.

Robert : La densité du travail. En classe on est en sous régime par rapport à ce que peuvent faire les gosses.

Une mère : C’est normal. Ils apprennent doucement mais sûrement.

Robert : Mais dans le « civil » ils sont hyperactifs, et pas à l’école. C’est peut être à cause du frontal.

Propos recueillis par Madely

Vendredi 2 juin 2001
Centre Lecture à Nanterre / Les parents de Pablo Picasso - 92000 Nanterre

Posté le 2 juin 2001 par Des enseignants..., Des parents...